Partie 1
L’or ivoirien : entre boom
minier et gouffre fiscal
Derrière l’explosion des chiffres et des permis miniers,
se cachent des incohérences troublantes
et des milliards qui échappent à l’impôt.
Premier producteur mondial de cacao, la Côte d’Ivoire se rêve désormais en géant de l’or. En quelques années, le pays a attiré les plus grandes compagnies minières internationales, multiplié les permis d’exploitation et fait bondir sa production aurifère. Mais derrière ce boom spectaculaire, une réalité plus trouble se dessine.
Notre série d’enquêtes explore les dessous de l’extraction aurifère ivoirienne, entre promesses de développement, impacts sur les communautés, et menaces environnementales. Ce premier épisode dresse l’état des lieux du secteur et révèle les zones d’ombre inquiétantes qui entourent la traçabilité de l’or, les déclarations de production, et les flux d’exportation. À coups d’exonérations fiscales généreuses, d’écarts inexpliqués entre les chiffres officiels, et de silences embarrassants de certaines entreprises, ce sont des milliards de francs CFA qui échappent chaque année aux caisses de l’État.
Nous sommes le 27 novembre 2024. Dès 9 heures, des convois diplomatiques affluent vers le Parc des expositions, au sud de la capitale ivoirienne. Parmi les plaques et fanions officiels, ceux de la Russie, de l’Iran, de la Chine et des États-Unis. La circulation est brièvement paralysée, le Salon International des Ressources Extractives et Énergétiques (SIREXE) ouvre ses portes. Le message est clair, l’État ivoirien veut développer les recettes fiscales issues des ressources extractives, en particulier la filière de l’or, et les résultats sont déjà visibles.
En deux ans, 4 nouvelles mines industrielles ont été mises en service. Le pays attire désormais l’attention des poids lourds du secteur, dominé historiquement par les Canadiens, les Australiens et les Sud-Africains. En 2023, 174 permis d’exploration ont été délivrés, ciblant des milliers d’hectares encore peu sondés.
Image satellite : Google Earth Pro
Image satellite : Google Earth Pro
Ity, en fait partie. C’est un village situé au nord-ouest du pays, à 740 km d’Abidjan, dans le département de Zouan-Hounien. Depuis 1991, l’or quitte chaque jour son sol pour des destinations lointaines.
En 2015, lorsque la société canadienne Endeavour Mining a posé ses valises, elle a apporté un lot de promesses et d’espoir aux communautés, notamment l’emploi local prioritaire. Cette année-là, Endeavour Mining a racheté 55% des droits d’exploitation de la mine d’Ity à la société égyptienne Mancha Compagnie. Les 45% restants appartiennent à la SODEMI (Société pour le développement minier en Côte d’Ivoire), l’Etat ivoirien et le groupe Didier Drogba.
Depuis, Endeavour Mining a signé plusieurs accords avec le gouvernement ivoirien pour élargir leurs sites d’exploitation sur huit autres villages du département de Zouan-Hounien en créant deux autres sociétés minières : Daapleu Mining Company (SMD) et Floleu Mining Company (SMF). La compagnie canadienne s’est imposée comme un poids lourd de l’or en Côte d’Ivoire avec 5 000 emplois créés, 157 milliards de FCFA versés à l’État en 2024, et deux mines en activité. Elle se présente comme un modèle minier responsable et un exemple de réussite étrangère dans un pays riche en sous-sol.
Ce développement fulgurant n'est cependant pas exempt de quelques zones d'ombre. À la fin du mois de juin 2024, la mine d'Ity, proche du Liberia, faisait l'objet d'un incident. En cause, la défaillance d'une vanne ayant engendré une fuite de 3 000 litres d'une eau boueuse polluée au cyanure, élément central pour la transformation de l'or. L’entreprise rejette les allégations de pollution du fleuve Cavally, mais les images de poissons morts et les craintes sanitaires dans les villages voisins ravivent les suspicions sur les pratiques industrielles des compagnies minières étrangères qui contrôlent largement le secteur de l’or en Côte d’Ivoire.
Publication Facebook de RTI Info datant du 17 mars 2025
Un eldorado sous contrôle étranger… à l’aube d’un tournant ivoirien
Le pays connaît un boom minier depuis maintenant dix ans. Entre 2015 et 2022, les demandes d’exploitation minière ont connu une hausse notable. Encore aujourd’hui, plus de 9 permis d’exploitation attribués sur 10 concernent des gisements d’or.
Et la majorité sont délivrés à des entreprises étrangères. Au total, 14 mines d’or sont entrées en exploitation industrielle en 2021, toutes détenues par des sociétés canadiennes et australiennes. Pourtant, le sous-sol regorge de richesses encore largement inexploitées. Avec plus de deux tiers du territoire identifiés comme à fort potentiel géologique, le pays s’annonce comme l’un des futurs poids lourds miniers de l’Afrique de l’Ouest. Mais jusqu’ici, cette promesse bénéficiait avant tout aux multinationales, plus aguerries à lever des fonds et à décrocher des permis d’exploitation.
Mais la donne pourrait bien changer. Le 6 octobre 2025, le conglomérat ivoirien Atlantic Group, dirigé par Koné Donissongui, annonce la signature d’un accord avec Barrick Mining Corporation pour l’acquisition de la mine de Tongon, à hauteur de 305 millions de dollars, soit environ 170,4 milliards de francs CFA.
Ce rachat annonce-t-il un tournant vers une plus grande souveraineté dans un secteur jusque-là dominé par les acteurs étrangers ?
En juillet 2025, Reuters rapportait que le groupe chinois Zijin Mining était le favori pour acquérir la même mine d'or pour un montant de 500 millions de dollars, soit un montant au-delà de celui convenu avec Atlantic.
Selon un rapport du Comité de coordination LBC/FT-PADM, cette hégémonie des entreprises étrangères soulève de sérieuses préoccupations en matière de transparence et de sécurité économique. Le document pointe un manque d’information sur les véritables propriétaires des mines, l’origine souvent inconnue des financements, et des pratiques fiscales douteuses comme les prix de transfert abusifs. Ces failles exposent le pays à des risques accrus de corruption, de blanchiment d'argent et d'évasion fiscale, dans un contexte où les autorités peinent à exercer un contrôle effectif.
Ce n’est pas pour rien que la Côte d’Ivoire attire des investisseurs étrangers. Le sous-sol ivoirien repose sur la ceinture aurifère birimienne, une formation géologique qui s'étend sur toute l’Afrique de l’Ouest. Selon les recherches, le pays dispose d'environ 35 % de cette roche aurifère stratégique devant le Ghana, le Mali et le Burkina.
Une richesse stratégique à encadrer
D’après une enquête menée par SWISSAID, de l’or a été extrait de manière industrielle ou semi-industrielle dans plus de 26 pays africains entre 2012 et 2022.
Graphique issu du rapport "Sur la piste de l'or africain" publié par SWISSAID en 2024
Graphique issu du rapport "Sur la piste de l'or africain" publié par SWISSAID en 2024
Au cours de cette période, la production d’or industrielle a pratiquement doublé au Mali et au Burkina Faso. En Côte d’Ivoire, elle a été multipliée par cinq.
D’après l’indice d’attractivité des investissements du Fraser Institute publié en mai 2023, la Côte d’Ivoire est la meilleure destination minière en Afrique de l’Ouest, et la troisième au niveau du continent, derrière le Maroc et le Botswana.
Et ce n’est pas prêt de s’arrêter. En mai 2024, un grand gisement aurifère de classe mondiale de 5 millions d'onces a été découvert au nord de la Côte d’Ivoire.
Les chiffres du ministère ivoirien des mines nous le confirment : en 2024, le potentiel aurifère national est estimé à 600 tonnes localisées aux quatre coins du pays. La production d’or augmente de 17 tonnes par rapport à 2021 pour atteindre un total de 59 tonnes.
Ce boom minier ivoirien révèle un défi de taille. L’affluence des géants investisseurs étrangers sonne comme, pour l’Etat ivoirien, un devoir de s’assurer que l’or noir des finances publiques ne s’évapore pas dans les circuits opaques.
En 2013, la Côte d’Ivoire adhère officiellement à l'Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (ITIE), une référence mondiale, pour une meilleure gouvernance dans le secteur des industries extractives.
Un écart de 19 milliards
Un écosystème où l’or extrait localement génère des profits souvent captés ailleurs, malgré la surveillance partielle des flux et des acteurs.
Un écosystème où l’or extrait localement génère des profits souvent captés ailleurs, malgré la surveillance partielle des flux et des acteurs.
La Côte d’Ivoire, à l’instar des 56 autres membres adhérents, publie chaque année des rapports sur la production et le commerce des ressources minérales. Selon le rapport ITIE, les 8 mines industrielles principales du pays ont produit au total 39,5 tonnes d’or en 2021, une quantité estimée à environ 965,6 milliards de FCFA.
Les chiffres que les multinationales minières publient dans leurs résultats annuels devraient logiquement correspondre à ceux déclarés par leurs filiales auprès de la Direction Générale des Mines et de la Géologie (DGMG) et publiés dans le rapport ITIE. Or, pour 2021, ce n’est pas le cas et les écarts sont parfois frappants.
À titre d’exemple, dans son rapport annuel, le groupe Endeavour Mining affirme que la mine d’Ity a produit environ 230 000 onces d’or cette année-là, soit près de 7 154 kg. Pourtant, les chiffres transmis à l’ITIE et à la DGMG ne correspondent pas à ce volume.
Capture d’écran/Rapport ITIE 2021, rapprochement de la production d’or en volume et en valeur
Capture d’écran/Rapport ITIE 2021, rapprochement de la production d’or en volume et en valeur
Cet exemple n’est pas isolé. Comme nous le montre cette capture du rapport de l’ITIE, sur les 8 mines industrielles principales du pays, l’on observe un écart de 19 milliards de francs CFA sur l’année 2021.
Capture d’écran/Rapport ITIE 2021, 19 milliards de francs CFA d’écarts de production d’or
Capture d’écran/Rapport ITIE 2021, 19 milliards de francs CFA d’écarts de production d’or
Le constat est le même en 2022. Dans le rapport de l’ITIE, les données de production d’or révèlent encore d’importantes zones d’ombre. Si les volumes déclarés par les entreprises minières industrielles et ceux fournis par l’administration affichent 47 646 kg d’or, une lecture détaillée des déclarations individuelles met en évidence des écarts significatifs entre plusieurs sociétés et la DGMG.
Par exemple, la Société des Mines d’Ity déclare 9 625 kg, alors que l’administration en attribue 20 462 kg, soit un écart de plus de 10 tonnes. De même, Perseus Mining Yaouré affiche 8 736 kg, contre 10 277 kg selon la DGMG, un écart de plus d’1,5 tonne. Plus inquiétant encore, certaines entreprises pourtant actives comme la Société des Mines de Floleu et la Société des Mines de Daapleu n’ont fourni aucune donnée au moment de la publication du rapport de l’ITIE, bien qu’elles figurent parmi les producteurs identifiés.
Capture d’écran/Rapport ITIE 2022, aucune donnée fournie par les mines de Daapleu et Floleu
Capture d’écran/Rapport ITIE 2022, aucune donnée fournie par les mines de Daapleu et Floleu
Ces différences de chiffres posent problème, car les impôts et redevances que l’État doit toucher dépendent directement du volume d’or produit la même année.
S’agit-il de simples erreurs de déclarations ou d’une dissimulation volontaire des volumes d’or ? Selon Elie Kaboré, membre de l’ITIE Burkina et représentant Afrique de l’ouest francophone dans le comité de pilotage Afrique de la Coalition mondiale Publiez Ce Que Vous Payez (PCQVP), la présence du ministère des mines (pourtant requise) non assurée pour toutes les pesées incarnerait un vrai défi dans la traçabilité de la production d’or en Côte d’Ivoire.
“Si l’on se base sur les données des pesées, il ne devrait pas y avoir d’écarts puisque le ministère des mines doit assister aux pesées de l’or chaque fois et co-signer un procès-verbal avec la mine. Mais une mine peut effectuer 2, voire 4 pesées d’or dans le mois avant l’expédition et au regard de la masse d’informations à traiter au ministère, il peut y avoir des erreurs”, explique-t-il.
Incohérences dans les exports : 157 milliards envolés
La Suisse et l’Afrique du Sud parmis les grands importateurs d’or ivoirien
(valeur déclarée en dollars américain en 2021)
Illustration vidéo réalisée en partie grâce à l'intelligence artificielle. Données UN Comtrade.
Illustration réalisée en partie grâce à l'intelligence artificielle. Données UN Comtrade.
Illustration réalisée en partie grâce à l'intelligence artificielle. Données UN Comtrade.
En plus des écarts observés dans la production d’or en 2021, les statistiques officielles sur les exportations d’or, pour la même année, montrent également une différence significative d’une source à l’autre.
Selon les données officielles du Ministère des Mines et du rapport ITIE 2021, la Côte d’Ivoire a exporté 43,76 tonnes d’or brut en 2021. La valeur déclarée à l’exportation atteint 1,71 milliard de dollars américains, soit environ 940,5 milliards de francs CFA.
Pour vérifier la transparence et la cohérence de ces flux, nous avons analysé les données UN Comtrade (la base de données des Nations Unies sur les statistiques du commerce des produits de base) afin de comparer les volumes et valeurs d’or importés depuis la Côte d’Ivoire.
Selon la base internationale de suivi du commerce, en 2021, la Suisse, l’Afrique du Sud, les Émirats Arabes Unis, la France et la Russie, principaux pays partenaires, disent avoir importé 34,97 tonnes d'or ivoirien pour une valeur de 1,42 milliard de dollars américains, environ 782,9 milliards de francs CFA. La comparaison de ces données révèle que plus de 8,7 tonnes d’or (environ 157,6 milliards de francs CFA) semblent avoir échappé aux caisses de l'État ivoirien en 2021.
D’après l’enquête de SWISSAID, une partie de l'or ivoirien est exportée, depuis de nombreuses années, en contrebande vers un ou plusieurs pays limitrophes et provient des mines artisanales.
Les incohérences constatées dans les volumes d’or exportés ne sont qu’un aspect d’un problème plus vaste. Une autre affaire de transparence, éclatée en 2021, vient assombrir davantage le système minier ivoirien difficilement traçable.
Silence radio sur les 28 milliards de FCFA que doit Agbaou Gold à l’Etat ivoirien
Loin d’être de simples chiffres sur un rapport, les écarts observés dans la production et l’exportation de l’or alimentent les soupçons de flux financiers illicites dans le commerce aurifère ivoirien.
D’après une étude des services du FMI (Fonds Monétaire International) publiée en 2021, chaque année, les pays d’Afrique subsaharienne perdent entre 450 à 730 millions de dollars par an de recettes fiscales en raison du transfert de bénéfices par les entreprises multinationales du secteur minier.
En Côte d’Ivoire, la transparence des revenus issus des ressources minières est au cœur des engagements pris par le gouvernement. Malheureusement, les pratiques, parfois opaques dans ce secteur, privent le pays de ressources importantes qui auraient pu financer son développement.
Prenons l’exemple de l’exploitation de la mine d’or d’Agbaou Gold Operations SA, un des plus grands sites industriels du pays.
D’après le rapport ITIE 2021, cette filiale de la société canadienne Allied Gold Limited n’a pas transmis les détails des paiements de dividendes, alors qu'ils sont obligatoires lorsqu’une entité publique est actionnaire.
Pourtant, comme le stipule l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives, toute entreprise comptant un actionnaire public est tenue de déclarer les dividendes effectivement payés.
L’absence de ces informations empêche de vérifier si l’État a réellement perçu sa part des bénéfices, et alimente les soupçons d’irrégularités dans la gestion des revenus miniers en Côte d’Ivoire.
Les dividendes représentent les sommes d'argent distribuées aux actionnaires d'une entreprise à partir de ses bénéfices. Après la clôture d'une année fiscale et le calcul du bénéfice net (chiffre d'affaires auquel on retire les charges et les impôts), la portion restante de ce bénéfice est appelée bénéfice distribuable. Ce bénéfice est ensuite réparti entre les actionnaires proportionnellement à leur participation dans le capital de l'entreprise.
Déjà en 2019, la société Agbaou Gold déclare avoir versé 20 milliards de FCFA de dividendes. Cependant, seule la Société pour le développement minier en Côte d’Ivoire (SODEMI), société d'État détenant 5 % du capital, a confirmé avoir reçu 6,885 milliards de FCFA. La part revenant à l'État ivoirien (10 %) n’a, quant à elle, jamais été reçue. Selon le document de l’ITIE, aucune trace officielle n’a été enregistrée ni par la société elle-même, ni par les services du Trésor public.
Capture d’écran/Rapport ITIE 2021, dividendes dus aux actionnaires publics, page 177
Capture d’écran/Rapport ITIE 2021, dividendes dus aux actionnaires publics, page 177
Comme l’indique cette capture du rapport de l’ITIE, à la fin de l’année 2021, les états financiers d’Agbaou Gold affichaient encore un solde de dividendes à payer s’élevant à 28,4 milliards de FCFA, laissant planer le doute sur un possible non-recouvrement des sommes dues à l’État.
Sur la question, nous avons contacté la société Agbaou Gold et les responsables de la SODEMI par courrier et courriel. À l’heure de publication de notre enquête, aucun n’a répondu à nos sollicitations. Par échanges téléphoniques, le Secrétaire Exécutif de l’ITIE, Tingain Julien, confirme un possible recouvrement mais, sous réserve de preuves que le Trésor ivoirien compte lui fournir dans les jours à venir.
Si l’on prend les chiffres de la SODEMI (6,885 milliards pour 5 %), l’État devrait avoir perçu environ 13,77 milliards de FCFA pour les 10 % qui lui sont dus. Une somme considérable, surtout dans un contexte où les zones minières ploient sous le poids de la pauvreté. Si l’on ajoute les 28,4 milliards de dividendes "en attente" au 31 décembre 2021, la part potentielle de l’État grimpe à plus de 18 milliards de FCFA.
En 2022, la transparence dans la gestion minière a un peu progressé au regard des chiffres donnés. Selon le rapport de l’ITIE 2022, environ 375 milliards de FCFA ont été déclarés par projet. Cependant, l'Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives s’inquiète du manque de clarté d’une grande partie des paiements issus du secteur minier. En pratique, l’on sait combien d'argent a été versé, mais l'on ne sait pas exactement par quelle entreprise, pour quel site minier, ni pour quelle opération.
Le rapport souligne qu’il n’existe toujours aucun document officiel pour identifier clairement les risques de corruption dans le secteur minier. Et même si des outils comme le Code Minier ou les règles de l’ITIE sont censés aider à les prévenir, ils sont mal appliqués ou pas vraiment suivis sur le terrain. Résultat : les pratiques douteuses peuvent passer inaperçues, faute de contrôle réel dans les étapes d’attribution des titres miniers.
Capture d’écran/Rapport ITIE 2022 risques de corruption dans les titres miniers
Capture d’écran/Rapport ITIE 2022 risques de corruption dans les titres miniers
Exonérations à haut risque
Pour renforcer le secteur minier afin qu'il devienne un moteur important de l'économie, le gouvernement ivoirien a entrepris de réformer le Code minier de 1995.
En 2014, une nouvelle version est adoptée. Il prévoit des avantages fiscaux importants pour attirer des entreprises minières. Dans son article 165, il autorise l’exonération de la TVA sur les marchandises importées par les sociétés minières et l’exonération également de l’impôt sur les bénéfices durant une certaine période. En contrepartie, ces entreprises doivent contribuer financièrement à des actions sociales.
Toutefois, les intérêts de l’État dans le secteur minier ne sont pas toujours alignés. D’un côté, l’État cherche à maximiser ses recettes fiscales en prélevant davantage de taxes. De l’autre, en tant qu’actionnaire des entreprises minières à hauteur de 10 %, il a tout intérêt à augmenter les bénéfices nets distribués, ce qui implique une réduction des charges fiscales. Ce conflit d’intérêts est particulièrement visible durant la période initiale de cinq ans après l’obtention d’un permis d’exploitation, pendant laquelle les entreprises minières bénéficient d’exonérations fiscales. Elles sont alors incitées à exploiter au maximum les réserves de la mine dès les premières années. “Les incitations fiscales sont une porte d’ouverture à l’évasion fiscale. Par exemple : les entreprises exploitent les failles de la législation fiscale pour réduire le montant de leurs impôts”, explique une experte sur les questions minières, sous anonymat.
Pour mieux gérer cette situation, une ordonnance publiée en 2018 (l’ordonnance nᵒ 2018-144) supprime cette exonération. Mais de façon exceptionnelle, les entreprises minières ayant obtenu leur permis d’exploitation après 2018 bénéficient d'une réduction importante de leur impôt sur les Bénéfices Industriels et Commerciaux (BIC) pendant deux ans.
Cette réduction est de 75 % pour la première année d'exploitation, puis de 50 % pour la deuxième année.
Scan de l'ordonnance n°2018-144 du 14 février 2018
Scan de l'ordonnance n°2018-144 du 14 février 2018
Le 9 décembre 2019, le ministère des Mines ivoirien cède aux négociations en accordant la suppression de l’impôt minimum forfaitaire et l’exonération sur le bénéfice industriel et commercial sur cinq années au profit des compagnies minières Endeavour Mining et Perseus Mining, après la signature de deux conventions pour l’exploitation respectivement des gisements aurifères de Daapleu et de Gbétibouo à l’ouest et de Yaouré au centre.
D'après l’analyse de Soro Coulibaly, Doctorant en Droit Économique, et Marie-Inès Kili, chercheur au centre d’étude en droit économique, la faiblesse du contrôle favorise l’évasion fiscale. De plus, l’absence de législation sur les groupes de sociétés, tant au niveau de la Côte d’Ivoire qu’au niveau de l’OHADA, aggrave la situation.
“ Par le mécanisme des prix de transferts, les sociétés minières – organisées en groupe ou réseaux – qui ont leurs filiales en Côte d’Ivoire transfèrent leurs bénéfices aux sociétés mères, résidant le plus souvent dans des paradis fiscaux. Se faisant, elles payent moins d’impôts selon le principe de la non double imposition”, expliquent-ils.
Cette pratique, bien que légale, au regard du code général des impôts, peut être utilisée par l’entreprise pour faire croire qu’elle gagne moins d’argent en Côte d’Ivoire, et ainsi payer moins d’impôts à l’État.
Opacité juridique
Les chiffres liés aux écarts et pertes montrent clairement que les mesures de contrôle et de traçabilité de l’or en Côte d’Ivoire restent encore limitées.
Après plusieurs relances par courrier pour un éclairage, le ministère des Mines n’a jusque-là pas répondu à notre sollicitation. Mais en lisant les textes, l’article 156 du décret relatif à la surveillance et au contrôle administratif, technique et financier du code de 2014 indique que c’est chaque entreprise qui rapporte ses chiffres de production à l’État. En d’autres termes, ce système repose sur la bonne foi des exploitants. Problème : en cas de sous-facturation ou d’erreurs, ce sont des milliards de francs CFA qui s’évaporent.
Depuis quelques années, l’Observatoire pour la bonne gouvernance du secteur extractif en Côte d’Ivoire (Obgse-CI) alerte sur les limites et le non-respect du dernier code minier, notamment au niveau des droits sociaux, environnementaux et économiques des communautés des zones minières.
Selon Léonard Kouakou, le secrétaire général, “le Code minier de 2014 n’a pas suffisamment pris en compte ce qui doit revenir aux communautés en termes d’emploi, de formation, de revenus financiers et même de sous-traitance minière. En ce qui concerne le secteur industriel, il y a beaucoup d'exonérations des taxes faites aux compagnies minières qui s’installent nouvellement et souvent elles en profitent pour faire clandestinement de l'exploitation dans la phase de construction. Ce qui constitue une perte véritable pour l'État de Côte d'Ivoire. Nous avons vu le cas dans la mine de Manganèse, dans la zone de Bondoukou en 2015”, déplore-t-il.
L’autre faiblesse de ce code se situe au niveau de la convention minière signée avec l'État de Côte d'Ivoire et la mine. “C'est après signature que l'État demande à la mine de négocier avec les propriétaires terriens pour voir comment les choses vont se passer. Souvent, c'est un peu comme si les communautés n'avaient pas le droit de dire non. L'article 3, par exemple, stipule que le sous-sol appartient à l'État de Côte d'Ivoire. Ce qui signifie que les communautés sont propriétaires de leurs terres, de leurs forêts, mais ce qui se trouve dans le sous-sol ne leur appartient pas”, ajoute-t-il.
Le Code minier de 2014 prévoit un fonds destiné aux communautés locales qui constitue une sorte de cotisation annuelle. 0,5 % du chiffre d’affaires doivent être versés par le détenteur du permis d’exploitation afin de réaliser des plans de développement socio-économique.
La gestion de ce fonds (dont les frais s'élèvent à 5 % des cotisations annuelles pour le secteur aurifère) est assurée par un Comité Local de Développement Minier (CDLM) présidé par le préfet de la région ou du département concerné et comprenant les représentants de toutes les couches des populations concernées.
Cependant, la création de ce comité se fait par arrêté ministériel dès lors que la compagnie minière entre dans la phase active de production de l’or. Cette période de latence laisse parfois un vide juridique qui profite à certaines entreprises.
La Société des Mines de Tongon SA, qui exploite l’or depuis 2011 dans le périmètre minier de Nielle, à 628 kilomètres au nord d’Abidjan, constitue un exemple emblématique de ce décalage.
Ce n’est qu’en septembre 2025 que son Comité Local de Développement Minier a été officiellement installé, alors même que l’entreprise affirmait depuis longtemps contribuer au développement de projets communautaires.
Pour la seule année 2023, la mine affirme avoir dégagé une enveloppe d’environ 500 millions de FCFA pour le développement de projets de pisciculture, savonnerie, riziculture et de transformation de beurre de karité pour les femmes.
Bien que ce montant soit supérieur à ce que la loi impose pour le CDLM, c’est-à-dire 0,5 % du chiffre d’affaires (NDLR : 251 millions de francs CFA), il n’est toutefois pas exigé par l’État ivoirien.
Selon Julien Tingain, le Secrétaire Exécutif de l’ITIE–Côte d’Ivoire, la Société des Mines de Tongon SA relevait encore de l’ancien cadre réglementaire, dans lequel les compagnies minières fixaient elles-mêmes le montant à verser aux communautés.
“Il est vrai que le CDLM de la Société des Mines de Tongon SA n'était pas encore installé, mais dans l’attente de l'arrêté ministériel de création du comité de développement local minier, elle a mené beaucoup d’actions à l’endroit des communautés, parfois plus que le montant des cotisations de CDLM demandé. Cependant, cela ne justifie pas le manquement au Code minier”, déclare-t-il.
Le rachat de la mine de Tongon constitue le premier transfert d’un actif aurifère de classe mondiale à un acteur industriel local en Côte d’Ivoire et pourrait être considéré comme un réel tournant dans l’histoire du secteur minier ivoirien.
La Côte d’Ivoire s’impose comme un nouvel Eldorado aurifère en Afrique de l’Ouest. Pourtant, derrière l’essor spectaculaire du secteur, subsistent de profondes zones d’ombre : exonérations fiscales généreuses, domination des groupes étrangers, incohérences statistiques et flux financiers opaques. Autant de fragilités qui impactent les finances publiques et la vie des communautés locales.
Cette enquête par RTI Info et la CENOZO (Cellule Norbert Zongo pour le journalisme d'investigation en Afrique de l'Ouest) fait partie d'une série produite dans le cadre du programme PAGOF2 de CFI.
Remerciements à HEI-DA pour l'aide à la production et la conception graphique.
Graphiques réalisés sur Flourish. Infographie "L'écosystème de l'or ivoirien" créée sur Canva. Illustrations générées par l'intelligence artificielle (Midjourney)



